Aujourd’hui, j’ai visité l’ancienne prison de Berlin-Hohenschönhausen.
Hohenschönhausen, dans la banlieue de Berlin, fût un camp spécial soviétique jusque dans les années 60, puis la maison d’arrêt centrale du ministère de la Sécurité d’Etat de la RDA, plus connu sous le nom de « Stasi ». On y envoyait toute personne suspectée de tentative de rébellion, ou de fuite du pays, ou de quoi que se soit d’autre.

La prison est un bâtiment très discret, dissimulé au sein d’un groupe compact de vieilles usines en briques. Elle étonne par son apparence banale. A l’époque, les voisins ignoraient pour la plupart sa triste fonction. Les prisonniers étaient convoyés en camionnettes banalisées, et la bâtiment située au cœur d’une zone strictement interdite d’accès, absente des cartes de Berlin. La population avait entendu des rumeurs évoquant l’existence d’une pareille prison secrète, mais nul ne savait où elle se trouvait, et si même elle existait vraiment.

Petit rappel par les chiffres du pouvoir de contrôle exercée par la Stasi sur la population est-allemande :
- 91 000 fonctionnaires pour 16 millions d’habitants (contre seulement 15 000 côté ouest, et 7 000 pour la Gestapo)
- 189 000 indicateurs
- 90 000 courriers contrôlés quotidiennement
…

L’ancien camp soviétique de Hohenschönhausen est située dans les caves du bâtiment. Ce fût une prison d’une cruauté innommable. Elle doit son surnom de « U-Boot » au fait que ses cellules souterraines ne disposaient d’aucune fenêtre et étaient en permanence extrêmement humides et jamais chauffées. Les prisonniers – opposants politiques, nazis, gêneurs en tous genres, et même d’anciens déportés - étaient systématiquement privés de sommeil et torturés physiquement. La plupart étaient poussés à des « aveux » accablants, puis expédiés dans des camps de concentration nazis reconvertis, sur le territoire allemand, ou en URSS. Ou bien aussi simplement exécutés et enterrés dans des trous d’obus. La méthode la plus affreuse employée pour faire parler les détenus réfractaires fut l’emploi de minuscules cellules qui se remplissaient lentement d’eau, et dans lesquelles on les enfermait des jours entiers.

A partir de 1951, c’est une nouvelle prison qui prend la relève, adaptée aux techniques de tortures psychologiques issues des recherches de l’université de la Stasi. Pour vous donner une idée du dispositif, cette prison comptait environ trois fois plus de gardiens et d’officier-interrogateurs que de prisonniers. Chaque détenu avait droit à une salle d’interrogatoire particulière, dans laquelle il était questionné à longueur de journée. Les dissidents enfermés là n’étaient jamais atteints physiquement, pour ne laisser aucune trace qui puissent faire office de témoignage, mais maintenus dans un état de désorientation et d’isolement absolu. La Stasi avait des protocoles de détention sophistiqués capable de venir à boût de n’importe qui (à part peut-être de Patrick McGoohan, et encore). Les détenus ne savaient jamais où ils se trouvaient - la camionnette qui les conduisait à la prison faisait des tours de pâté de maison pendant des heures te des heures -, étaient appelés par leur numéro de cellule, ne se rencontraient jamais les uns les autres et ne pouvait pas parler aux gardiens, ne possédaient aucun effets personnels (pas même de lunettes), étaient quotidiennement privé de sommeil (réveil toute les demi-heures la nuit), habillés avec des vêtements choisis spécifiquement dans de mauvaises tailles, emmenés fréquemment en voiture avec un sac sur la tête pour des simulations d’exécution. Les prisonniers étaient coupés hermétiquement du monde extérieur pendant des mois, des années parfois. Leur seuls interlocuteurs : les agents de la Stasi. Un prisonnier pouvait avoir jusqu’à trois interrogateurs exclusifs. On dressait des profils psychologiques très élaborés des détenus, et sélectionnait leurs officiers en fonction d’une extrême ressemblance physique et morale avec un être cher (père, petit frère, fiancé, etc.). Tous les interrogatoires suivait des schémas pré-établis extrêmement complexes, destinés à briser complètement les détenus, et surtout ensuite à leurs faire révéler les noms de tous leurs complices. Bon, j’arrête là les détails horribles, wikipedia doit pouvoir prendre le relais, mais en résumé, les conditions de détention dans cette prison centrale étaient tout simplement atroces.

Nous avons été guidés au cours de notre visite par Matthias, un ancien prisonnier, ayant séjourné ici pendant 5 mois dans les années 80 alors qu’il n’avait que 20 ans, pour avoir tenté de passer à l’ouest. J’ai vraiment été marqué par cette expérience déchirante, et je peux vous dire que cette réalité rejoint et dépasse les pires cauchemars d’Orwell dans 1984. L’aboutissement de toute cette mécanique de déshumanisation s’appelle je crois la déprivation, l’effacement de toute forme d’identité et de résistance. Mais au spécialiste en psycho de compléter tout ça ! Bon, promis, je vous raconte des choses plus gaies la prochaine fois ! Le mot de la fin : la DDR fût le pire Etat policier que le monde est jamais connu, et l’ostalgie c’est bon pour les enf…és ! Ah oui, et aussi, dormez bien, vous êtes chanceux !
ps: et pour Alice, un lave-vitre, c'est ça!
